L'évolution des caractéristiques des vagues de chaleur remet en question les systèmes d'alerte à la chaleur et les plans de prévention

Evolving heat waves characteristics challenge heat warning systems and prevention plans.

Mis à jour le 15 juillet 2021

Les effets sanitaires de l’exposition à la chaleur, que ce soit en termes de morbidité que de mortalité, sont aujourd’hui largement décrits. Rappelons qu’en Europe, la canicule de 2003 a entraîné 70 000 décès supplémentaires, dont 14 800 sur les seuls 15 premiers jours d’août en France. 

L’adaptation proactive à la chaleur, et notamment aux fortes chaleurs, doit donc être une priorité de santé publique. En 2019, au moins 16 pays européens avaient mis en place des plans de prévention de la chaleur et des systèmes d'alerte. Les systèmes d'alerte à la chaleur sont généralement basés sur des données scientifiques combinant des prévisions météorologiques et des données épidémiologiques. Une des questions qui reste ouverte est de définir des seuils qui conduiraient à des interventions efficaces, tout en étant acceptables en termes de fréquence. Ces dernières années, on observe une accélération de l'évolution des caractéristiques des vagues de chaleur en Europe, évolutions qui doivent être prises en compte dans les évaluations des systèmes et plans d'alerte à la chaleur actuels. Ces tendances récentes des caractéristiques des vagues de chaleur et leurs impacts sur la santé montrent l’importance d’une adaptation du système d'alerte aux vagues de chaleur et des stratégies de prévention du plan français de gestion des vagues de chaleur. Ce sont ces questions et les défis qu’elles posent qu’abordent l’article paru récemment dans la revue International Journal of Biometeorology

3 questions à Mathilde Pascal, Santé publique France

Mathilde Pascal

Depuis la première grande vague de chaleur de 2003 qui a fortement impacté la France et qui a donné lieu à la mise en place d’un système d’alerte des canicules (SACS) en France, système qui, pour être efficace, doit s’adapter aux changements. Quels sont les changements des caractéristiques des vagues de chaleur de ces dernières années ?

Une surveillance des caractéristiques météorologiques des canicules et de leurs impacts, notamment sur la mortalité totale, est menée en France depuis 2004, dans le cadre de l’instruction interministérielle relative à la gestion sanitaire des vagues de chaleur en France métropolitaine (anciennement « plan national canicule »). Nous avons également réalisé un travail rétrospectif d’analyses des canicules depuis les années 1970. Ce référentiel historique nous a permis d’identifier des modifications rapides des caractéristiques des vagues de chaleur depuis 2015, qui impactent directement les besoins de prévention et d’alerte. On observe notamment des canicules plus tôt (début juin) et plus tard (début septembre) dans la saison, avec des expositions en milieu scolaire ou au travail. Tous les départements connaissent désormais des canicules, certains subissant plusieurs épisodes dans un même été, ce qui peut conduire à une banalisation du phénomène et à un relâchement d’adoption des gestes de prévention. Par exemple, 65 % des canicules départementales de la période 2003-2019 ont eu lieu après 2015. Enfin, si au niveau national aucun évènement ne peut être comparé à 2003 en termes d’extension géographique et de durée, on observe de plus en plus régulièrement dans certains départements, sur des durées courtes, des températures supérieures à celles observées en 2003. Ceci a conduit à déclencher le plus haut niveau d’alerte météorologique de Météo France, la vigilance rouge, pour la première fois en 2019, puis de nouveau en 2020. 

Ces évolutions se traduisent par un impact sanitaire accru. Depuis la mise en place du plan en 2004, plus de 8000 décès en excès ont été observés pendant les canicules, dont 5 700 entre 2015 et 2019. 

L’ensemble de ces données est accessible sous Geodes (déterminants canicule), et Santé publique France produit désormais pour l’Observatoire National des effets du réchauffement climatique un indicateur d’exposition des populations à la chaleur.

Dans le contexte de ces dernières années, quelles sont les modifications qui ont été apportées à ce système d’alerte ? Comment Santé publique France s’organise-t-elle aujourd’hui face aux canicules et à l ’augmentation de la vulnérabilité à la chaleur qui concerne l’ensemble de la population et pas seulement les personnes les plus fragiles ?

Dans l’article, nous avons souhaité mettre en évidence le fonctionnement au quotidien du système d’alerte canicule et santé. 

L’alerte canicule est très spécifique, car elle s’appuie sur des prévisions environnementales, fournies par Météo-France, pour anticiper et prévenir des impacts sur la santé. Cette prévention passe par la mobilisation de nombreux acteurs de terrain, qu’il faut convaincre d’agir avant que la canicule ne soit là et que ces effets ne soient observables. Cela suppose une relation étroite, avec des échanges quotidiens, entre Météo-France, Santé publique France et la Direction Générale de la santé au niveau national, et, au niveau régional, entre les cellules régionales de Santé publique France présentes sur tout le territoire et les agences régionale de santé. 

Pendant l’été, le suivi des alertes, la surveillance sanitaire et la prévention mobilisent de nombreuses directions et métiers de Santé publique France : santé environnementale, santé travail, prévention et promotion de la santé, suivi des alertes, communication et systèmes d’information.
Les cellules régionales jouent un rôle clef d’analyse des données sanitaires au niveau local, et de relais des messages auprès des ARS. Après chaque été, des bilans nationaux et régionaux des impacts sanitaires sont publiés sur notre site internet. Les retours d’expérience réalisés chaque année conduisent à des ajustements réguliers du système. Quelques exemples : l’allongement de la période de surveillance jusqu’au 15 septembre (année), la modification des critères de la vigilance rouge (année), la semi-automatisation de l’analyse des données sanitaires (année).

Le dispositif de marketing social évolue également régulièrement, pour atteindre progressivement tous les publics vulnérables à la chaleur en plus de la population générale, en variant notamment les formats de communication (TV, radio, digital, affiches…). De nouveaux outils de communication ont été développés pour l’été 2021 avec un objectif principal : faire prendre conscience que tout le monde est concerné par la canicule et ses éventuelles conséquences.

En 2020, il a également fallu tenir compte de l’épidémie de COVID-19, dans les analyses de risques, pour la surveillance sanitaire et vérifier que les recommandations pour se protéger de la chaleur étaient compatibles avec les mesures de gestion de la COVID-19. 

Une surmortalité importante a été observée pendant les canicules de 2020, notamment dans le Nord de la France (en vigilance rouge), et dès 45 ans. La vulnérabilité à la chaleur a pu être aggravée par le contexte pandémique1.

Cette évolution récente des caractéristiques des canicules va-t-elle de pair avec le changement climatique ? Face à ce phénomène mondial, quelle est la démarche de Santé publique France que ce soit pour mieux comprendre l’impact sanitaire de ce phénomène qu’en terme d’adaptation de la population à ce nouveau climat ?

L’augmentation en fréquence et en intensité des canicules en Europe est un des exemples les plus emblématiques des effets déjà observables du changement climatique, documenté par le Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) et Météo-France. De plus, les climatologues ont désormais des outils permettant de déterminer si une canicule donnée est attribuable ou non au changement climatique2. Ils montrent que les canicules observées depuis 2015 auraient été moins intenses sans ce réchauffement (par exemple, de 1,5 à 3°C moins forte en 2019), ou même impossible sans lui (par exemple, les épisodes tardifs de 2016). 

Outre la modification des caractéristiques des canicules, le changement climatique se traduit également par une modification de la distribution des températures tout au long de l’année, et une augmentation marquée des températures estivales. Santé publique France collabore avec le MCC Collaborative Research Network (un réseau international d’études sur le climat et la santé), qui a estimé pour la première fois l’influence actuelle du changement climatique sur la mortalité attribuable à la chaleur. L’analyse3 a été réalisée dans 732 villes du monde, dont 18 villes françaises, en combinant des modèles climatiques et épidémiologiques. Elle montre que 37% des décès attribuables à la chaleur entre 1991 et 2018 résultent des évolutions climatiques. L’ordre de grandeur est le même en France et confirme que le changement climatique a déjà des effets mesurables sur la santé. Des projections pour le futur soulignent qu’on doit s’attendre à des canicules de plus en plus nombreuses, longues et intenses, et à une augmentation de la mortalité associée, en particulier si le réchauffement dépasse +2°C.

Ces éléments appuient la nécessité d’une transformation systémique pour apprendre à vivre avec notre nouveau climat (adaptation), tout en mettant en œuvre les mesures nécessaires pour limiter le réchauffement (atténuation). Ces transformations se traduiraient aussi par des impacts positifs sur la santé. Aussi, depuis 2020, Santé publique France développe une démarche pour attirer l’attention des décideurs politiques et des populations sur ces problématiques grâce à des activités de plaidoyer ciblé. Une stratégie est ainsi en cours d’élaboration pour promouvoir des adaptations à la chaleur en complément des messages de prévention diffusés en période de canicule, et encourager des actions de fond, durables et équitables, notamment en matière d’environnement urbain, de bâti, ou de santé au travail. Ces réflexions sont également partagées au niveau international, avec de nombreux partages d’expérience entre agences de santé publique, Ianphi (International Association of National Public Health Institutes), et l’OMS (Organisation mondiale de la santé).

En vidéo

Regardez en streaming la session : Construire un plaidoyer en santé environnement dans le contexte du changement climatique : mettons-nous autour de la table ! des Rencontres de Santé publique France, mai 2021.

1 Pascal M, Lagarrigue R, Laaidi K, Boulanger G, Denys S. Have health inequities, the COVID-19 pandemic and climate change led to the deadliest heatwave in France since 2003? Public Health. 2021 May;194:143-145. doi: 10.1016/j.puhe.2021.02.012. Epub 2021 Apr 21. PMID: 33894555.
2 Gasparrini A, Guo Y, Sera F, Vicedo-Cabrera AM, Huber V, Tong S, de Sousa Zanotti Stagliorio Coelho M, Hilario Nascimento Saldiva P, Lavigne E, Matus Correa P, Valdes Ortega N, Kan H, Osorio S, Kyselý J, Urban A, Jaakkola JJK, Ryti NRI, Pascal M, et al. Projections of temperature-related excess mortality under climate change scenarios. The Lancet Planetary Health, Volume 1, Issue 9, 2017,Pages e360-e367.
3 Vicedo-Cabrera, A.M., Scovronick, N., Sera, F. et al. The burden of heat-related mortality attributable to recent human-induced climate change. Nat. Clim. Chang. 11, 492–500 (2021).