Dengue autochtone en France métropolitaine, 2022 : extension géographique et augmentation de l’incidence

Autochthonous dengue in mainland France, 2022: geographical extension and incidence increase

Publié le 26 décembre 2022

De plus en plus nombreuses sont les régions à risque de diffusion des arbovirus tels que le virus de la dengue (DENV), le virus du chikungunya (CHIKV) ou encore le virus Zika (ZIKV) du fait de l’expansion du vecteur, Aedes albopictus, communément appelé moustique tigre.

En France, il existe depuis 2006, un système de surveillance de ces arbovirus (voir encadré) permettant d’identifier les cas importés de zones où ses virus circulent afin de limiter les transmissions autochtones sur le territoire français. En France métropolitaine, depuis les premières identifications de cas autochtones en 2010, les transmissions sur le territoire national tendent à augmenter chaque année.

En 2022, la situation concernant la dengue en France métropolitaine semble être exceptionnelle que ce soit en termes de nombre de foyer de transmission qu’en nombre de cas autochtones. Ainsi, fin octobre 2022, la surveillance avait permis d’identifier 65 cas autochtones de dengue correspondant à neuf foyers de transmission, contre 48 cas identifiés au cours des 10 dernières années. Une situation qui n’est rapportée dans aucun autre pays européen, la France étant le seul pays à avoir rapporté des cas autochtones cette année.

L’article qui vient de paraître dans Eurosurveillance1 témoigne de cette diffusion exceptionnelle de la dengue sur le territoire français.

3 questions à Amandine Cochet, Cellule régionale Occitanie, Direction des Régions, Santé publique France et Clémentine Calba, Cellule Régionale PACA, Direction des Régions, Santé publique France.

En quoi la situation observée en 2022 est-elle exceptionnelle, que ce soit par rapport aux années antérieures et aux autres pays de l’Union européenne ?

Étant donné l’historique de colonisation par Ae. albopictus, la survenue d’épisodes de transmission autochtone de virus transmis par ce vecteur est désormais une situation attendue chaque année dans le sud de la France. Toutefois, en 2022, la France métropolitaine a connu une situation exceptionnelle concernant la transmission du virus de la dengue, que ce soit en nombre d’événements de transmission ou en nombre de cas. Depuis la mise en place du dispositif de surveillance en 2006 et avant la saison 2022, 19 épisodes de transmission autochtones avaient été identifiés en France métropolitaine, comptabilisant au total 48 cas. Sur la seule saison 2022, ce nombre de cas a été dépassé, avec un total de 65 cas autochtones répartis en 9 foyers de transmission. De plus, a été constaté une augmentation de l’intensité des épisodes de transmission en 2022, avec notamment le plus important foyer de dengue jamais documenté en Europe. Ce foyer de 34 cas appartenant à une seule chaîne de transmission concernait deux communes du département des Alpes-Maritimes. Un autre événement marquant de cette saison est la survenue d’épisodes de transmission autochtone dans des départements jusque-là épargnés. C’est le cas cette saison de l’ouest de la région Occitanie : des foyers de cas autochtones ont été identifiés dans les Pyrénées-Orientales, les Hautes-Pyrénées, le Tarn-et-Garonne et la Haute-Garonne alors que les années précédentes, seuls le Gard et l’Hérault, plus à l’est de la région et colonisés depuis plus longtemps par le moustique tigre, avaient connus de tels cas. Un premier épisode de transmission autochtone a également été décrit en Corse du Sud.

Cette année semble d’autant plus exceptionnelle que la France est le seul pays européen à avoir rapporté des cas autochtones de dengue. 

Y a-t-il des hypothèses, notamment en lien avec les conditions environnementales, qui pourraient expliquer ce nombre important de cas autochtones et encore jamais vu en France cette année ? A-t-on les capacités de caractériser les déterminants climatiques, socio-économiques, environnementaux favorisant la transmission ?

Les déterminants de la transmission des arbovirus sont multiples, ils sont principalement influencés par les interactions entre les populations de vecteurs, les souches de virus, les hôtes et l’environnement global.

Tout d’abord, la mise en place d’un cycle de transmission autochtone nécessite l’introduction du virus sur le territoire métropolitain par le biais de personnes s’étant infectées au cours d’un voyage en zone de circulation du virus. Les voyages internationaux dans le contexte actuel de la mondialisation sont donc des facteurs à prendre en compte dans la survenue d’épisodes de transmission autochtone. Toutefois, le risque n’est pas directement corrélé au nombre de cas importés : de mai à novembre 2022, 255 cas importés de dengue ont été identifiés, soit environ trois fois moins qu’en 2019 (657 cas) et 2020 (834 cas)*. Un déterminant important est la compatibilité du couple vecteur/agent pathogène : certaines souches virales sont plus adaptées au vecteur métropolitain et l’introduction d’un seul cas importé peut être à l’origine d’une chaîne de transmission locale.

nfin, les conditions environnementales ont un impact majeur sur la distribution géographique des vecteurs, leur densité et leur activité, ainsi que sur la multiplication et la transmission des pathogènes. Les températures, la pluviométrie et l’occupation des sols vont ainsi influencer l’efficacité du système vectoriel, c’est-à-dire la capacité à assurer une circulation efficace du virus. Le printemps et l'été 2022 ont été particulièrement chauds, ce qui a pu favoriser l'activité des vecteurs et l’efficacité de la transmission du virus de la dengue. 

Des recherches complémentaires restent nécessaires pour mieux caractériser les déterminants (climatiques, socio-économiques, environnementaux) des épisodes de transmission locale et de leur extension.

*164 cas de dengue importés en métropole en 2021.

En quoi cette situation exceptionnelle risque-t-elle d’avoir un retentissement sur les capacités d’identifier les cas via le système de surveillance telle que mise en place en France ? Quelles sont les actions à prévoir pour assurer sa pérennité ?

Le système de surveillance mis en place en France métropolitaine est très sensible et unique au niveau européen ; il permet une mise en œuvre réactive des mesures de contrôle des moustiques autour des cas (voir encadré). Il mobilise néanmoins des ressources humaines et matérielles importantes, notamment lorsque la pression d’importation est forte ou lorsqu’il est confronté à de nombreux épisodes de transmission autochtone, comme cela a été le cas en 2022.

Cette année représente sans doute les prémices de ce qui nous attend à l’avenir, dans un contexte d’extension continuelle de l’aire de répartition du vecteur et donc d’augmentation du risque sur le territoire. Au 1er janvier 2022, 67 départements métropolitains étaient considérés comme colonisés par le vecteur Aedes albopictus (34 départements en 2016). Les ressources allouées à la surveillance et à la gestion de ces évènements sanitaires étant limitées, des réflexions sont à mener pour adapter le dispositif, afin d’anticiper la multiplication des épisodes de transmission autochtone. Cela reposera sans doute sur une priorisation des enquêtes, qu’elles soient entomologiques ou épidémiologiques.

Les professionnels de santé, tout comme les voyageurs, jouent un rôle primordial dans la prévention des arboviroses en métropole. La mobilisation sociale et l’implication des collectivités locales restent les principaux leviers dans la lutte contre les populations de vecteurs afin d’en réduire les densités et de diminuer les risques sanitaires associés.

Afin d’assurer la viabilité du dispositif de surveillance, il est nécessaire de maintenir l’implication des principaux acteurs via la consolidation du réseau de laboratoires d’analyses biologiques, la sensibilisation des patients à la nécessité de consulter un professionnel de santé en cas de symptômes et la sensibilisation des professionnels de santé au diagnostic de ces arboviroses.

[1] Cochet Amandine, Calba Clémentine, Jourdain Frédéric, Grard Gilda, Durand Guillaume André, Guinard Anne, Investigation team, Noël Harold, Paty Marie-Claire, Franke Florian. Autochthonous dengue in mainland France, 2022: geographical extension and incidence increase. Euro Surveill. 2022;27(44):pii=2200818. https:// doi.org/10.2807/1560-7917.ES.2022.27.44.2200818 

Surveillance des arboviroses en France

Du fait de l’implantation du vecteur Aedes albopictus en France métropolitaine, la dengue, le chikungunya et le Zika font l’objet d’un dispositif de surveillance depuis 2006. Tout au long de l’année, ces arboviroses sont à déclaration obligatoire : tous les cas documentés biologiquement doivent être signalés par les professionnels de santé aux Agences régionales de santé (ARS).

Le dispositif de surveillance est renforcé chaque année, de mai à novembre, pendant la période d’activité estimée d'Ae. Albopictus. Les professionnels de santé, médecins et laboratoires, sont sensibilisés en début de saison au risque de transmission d’arboviroses et au signalement immédiat des cas.

En complément, un dispositif de transfert automatisé des résultats des laboratoires Eurofins Biomnis et Cerba permet d’identifier des cas qui n’auraient pas été signalés. Chaque cas identifié déclenche une investigation épidémiologique par les ARS et l’intervention rapide des services de lutte antivectorielle (LAV) autour des cas potentiellement virémiques, afin d’éviter une transmission locale du virus. On parle de cas autochtone quand une personne n’a pas voyagé dans les 15 jours précédant ses signes cliniques et s’est contaminée à partir d’un moustique local, qui s’était lui-même infecté en piquant une personne virémique, de retour de voyage en zone endémique.

Le Centre national de référence (CNR) des arbovirus est en charge de la confirmation biologique des premiers cas autochtones lors d'un événement de transmission locale. Lorsqu'un cas autochtone est identifié, une recherche active de cas est immédiatement mise en œuvre dans la zone autour du cas pour déterminer l’étendue de la transmission locale : enquête en porte-à-porte dans une zone de 150 à 250 m de rayon, sensibilisation des professionnels de santé et communiqué de presse pour sensibiliser la population générale. Toute situation de transmission autochtone fait l’objet d'une évaluation des risques en ce qui concerne la sécurité des produits de santé d’origine humaine.