Recours aux dispositifs de soutien médico-psychologique par les civils exposés aux attentats du 13 novembre 2015 à Paris

Use of mental health supports by civilians exposed to the November 2015 terrorist attacks in Paris.

Mis à jour le 24 novembre 2020

Les attentats du 13 novembre 2015, dans la salle de concert du Bataclan, dans des restaurants du centre de Paris et au stade de Saint-Denis ont fait 130 morts, près de 700 blessés et plusieurs centaines de personnes exposés. Les personnes exposées à de tels évènements, que ce soit directement ou indirectement au travers de victimes parmi leurs proches, subissent un traumatisme se traduisant par des troubles psychiques de différentes natures qui pèsent lourdement sur leur vie : vie familiale, relations sociales et capacités professionnelles. 

Immédiatement après les attentats, un dispositif d’accueil et d’information pour les victimes a été mise en place sur le terrain, ainsi que des cellules d’urgence médico-psychologiques pour leur prise en charge psychologique. Ce dispositif a été mis en place pendant un mois. Au-delà de ce délai, une prise en charge gratuite était assurée via le dispositif de soins de santé mentale habituel. Pouvaient également être contactées les associations d’aides aux victimes créées par le ministère de la Justice depuis plusieurs dizaines d’années pour une prise en charge globale des victimes d’actes de violence.

Quelle a été l’efficacité de ces modalités d’accompagnement psychologiques pour faire face à de telles situations et qui sont les personnes y ayant recours ? C’est notamment à ces questions que répond l’enquête Espa réalisée dans les suites des attentats de novembre 2015 et dont les résultats sont décrits dans l’article paru dans la revue BMC Health services Research*1L’enquête Espa est intégrée à un programme de recherche plus large financé par le secrétariat général pour l’investissement via l’ANR et porté scientifiquement par le CNRS et l’Inserm : le programme 13-Novembre.

Philippe Pirard

3 questions à Philippe Pirard, Direction des Maladies transmissibles et traumatismes, Santé publique France.

Un accompagnement psychologique spécifique est mis en place dans les suites de ces attentats. Quel est-il et quelles ont été les questions concernant cette prise en charge et abordées via ce volet de l’enquête Espa (Enquête de Santé Publique post-Attentats du 13 Novembre) ? Qui sont les sujets qui y ont participé ?

L’enquête Espa a comme objectif de mesurer l’impact psychologique des attentats du 13 novembre 2015 des personnes directement exposées ou ayant eu un proche impliqué ou décédé des suites de l’attentat.

Espa est une des rares études dans le monde qui tente de décrire le recours aux soins spécifiques de ces populations particulièrement exposées. 575 personnes ont participé à cette première vague de l’enquête. Il leur était demandé si elles se souvenaient avoir été prises en charge psychologiquement par des spécialistes santé dans les différents dispositifs de terrain déployé à cet effet à proximité des lieux des attentats, si elles avaient consulté  un psychologue ou un psychiatre au sein du dispositif habituel de prise en charge des problèmes psychologiques existants en France (centre médico-psychologique, hôpitaux publics, cabinet libéral) et si elles avaient engagé ou non un suivi psychologique  réguliers.

L’étude a bénéficié d’un appui des professionnels de santé intervenus sur le terrain. Ceux-ci ont aussi proposé de compléter l’enquête en interrogeant les participants sur leur recours aux associations de victimes et d’aide aux victimes, qui compte-tenu des besoins exprimés, ont, elles aussi, proposé un soutien psychologique.

Nous avons ainsi pu explorer la proportion de personnes ayant bénéficié d’un suivi psychologique parmi les répondants, parmi les personnes directement menacées, parmi les témoins directs, parmi les personnes endeuillées et parmi les personnes présentant un trouble de stress post-traumatique ou des scores élevés de symptômes de dépression ou d’anxiété. Enfin, nous avons exploré l’association entre la prise en charge psychologique immédiate et le recours aux soins réguliers chez les personnes présentant les symptômes définis plus haut.

Que nous apprend cette première vague de l’enquête Espa sur le recours à ces dispositifs de prise en charge psychologique, sur les éventuelles failles de ce dispositif ou les améliorations à y apporter ? Quelles sont les personnes qui en ont le plus bénéficié ?

Deux tiers des personnes interrogées ont eu recours à un suivi psychologique dans les mois qui ont suivi les attentats. Les visites chez un spécialiste (39%) et l’engagement d’un suivi régulier (33%) étaient plus fréquentes que celles auprès d’un médecin généraliste (17%). Le faible recours au médecin généraliste contraste avec le fait qu’habituellement le médecin généraliste est le recours principal pour un soutien psychologique en Europe et aux États-Unis.

Une des hypothèses pour expliquer cette différence est la mesure de prise en charge gratuite des soins psychologiques proposés par le ministère de la Santé. Il existe un plus fort recours aux soins parmi les personnes souffrant de syndrome de stress post-traumatique (SSPT), de dépression ou des deux à la fois. Cependant, les témoins directs souffrant de SSPT étaient plus susceptibles de ne pas avoir engagé de soin régulier que ceux directement menacés (65% et 35% respectivement). Le fait d’avoir bénéficié d’un soutien psychologique dans le cadre du dispositif déployé sur le terrain immédiatement après les attentats (35 %) et la visite d'une association de victimes (16 %) étaient tous deux associés à l'engagement dans un suivi psychologique régulier. Très peu de participants (1 %) ont initié directement un soin régulier sans avoir déclaré l’étape d’un soin ponctuel auparavant. La visite d'un spécialiste était la plus fréquente de ces étapes.

Ces recours à des soins multiples montrent l’intérêt d’une coordination dans le temps des différents dispositifs d’accompagnement des troubles de la santé mentale dans un contexte post-attentats. En particulier, l’implication des médecins généralistes pour le dépistage des troubles et l'orientation vers des spécialistes, et d’autre part les associations pour la facilitation de l’engagement de soins réguliers quand cela est nécessaire. Cette première phase d’Espa montre également que des efforts plus importants devraient être faits en direction des témoins.

La deuxième vague de l’enquête Espa va être lancée ce mois-ci. Quels en sont les principaux objectifs ? Les participants sont-ils les même que ceux ayant participé à la première vague ?

Les principaux objectifs de cette deuxième vague sont de mesurer, cinq ans après les attentats du 13 novembre 2015, l’impact psycho-traumatique sur la population fortement exposée, et connaître le recours aux soins psychologiques durant ces dernières années.

Pour les participants aux deux phases de l’enquête, il sera important de connaître l’évolution de l’état de santé mentale entre ces deux périodes. Une autre question est : existe-t-il une association entre le fait d’avoir été suivi régulièrement sur le plan psychologique et l’amélioration de la santé mentale, mesurée par le score des échelles psychométriques ?

Il sera également possible, à partir des numéros de sécurité sociale des participants*, de comparer le déclaratif avec la consommation de soins remboursés. L’analyse de ces indicateurs sur une période longue à savoir cinq ans avant les attentats jusqu’à 10 ans après, permettra de suivre l’apparition et/ou l’évolution de pathologies chroniques et les mettre en relation avec l’exposition aux rapport attentats. Nous compareront également la consommation de soins dans cette population à celle d’un échantillon socio démographiquement comparable issu de la population générale. 

L’étude Espa est une cohorte ouverte. Hormis les personnes ayant participé à la première phase, cette seconde vague est également ouverte à toutes personnes répondant aux critères d’inclusion qu’elles aient ou non participé à la première vague**.

Pour en savoir plus

1 Use of mental health supports by civilians exposed to the November 2015 terrorist attacks in Paris. Pirard P, Baubet T, Motreff Y, Rabet G, Marillier M, Vandentorren S, Vuillermoz C, Stene LE, Messiah A. BMC Health Serv Res. 2020 Oct 20;20(1):959. doi: 10.1186/s12913-020-05785-3.

* Cette analyse portera sur les seuls participants ayant accepté de transmettre cet identifiant. Des dispositions spécifiques ont été prises afin de garantir la sécurité informatique des données recueillies et garantir la confidentialité. Voir ici.

** Voir l’appel à participation 

Factors associated with PTSD and partial PTSD among first responders following the Paris terror attacks in November 2015.
Motreff Y, Baubet T, Pirard P, Rabet G, Petitclerc M, Stene LE, Vuillermoz C, Chauvin P, Vandentorren S. J Psychiatr Res. 2020 Feb;121:143-150. doi: 10.1016/j.jpsychires.2019.11.018. Epub 2019 Nov 30.

3 Pirard P, Motreff Y, Lavalette C, Vandentorren S, Baubet T, Messiah A. Enquête de santé publique post-attentats du 13 novembre 2015 (ESPA 13-Novembre): trouble de santé post-traumatique, impact psychologique et soins, premiers résultats concernant les civils. Bull Epidémiol Hebd. 2018;(38-39):747-55.

4 Motreff Y, Pirard P, Baubet T, Chauvin P, Vandentorren S. Enquête de santé publique post-attentats du 13 novembre 2015 (ESPA 13-Novembre) : premiers résultats concernant les intervenants. Bull Epidémiol Hebd. 2018;(38-39):756-64. 

5 Meudal, J; Vandentorren, S, Simeoni, L; Denis, C∗ French Red Cross Volunteer Rescue Workers, The Journal of Nervous and Mental Disease: May 2020 - Volume 208 - Issue 5 - p 413-417. doi: 10.1097/NMD.0000000000001143

6 Vuillermoz, C., Stene, L.E., Aubert, L. et al. Non-participation and attrition in a longitudinal study of civilians exposed to the January 2015 terrorist attacks in Paris, France. BMC Med Res Methodol 20, 63 (2020).