Le

Etude de séroprévalence de la dengue après une épidémie de 2 mois survenue à Nîmes, France, 2015 : sommes-nous passés à côté de cas ?

Dengue serosurvey after a 2-month long outbreak in Nîmes, France, 2015: was there more than met the eye?

Si le principal vecteur de la dengue dans les régions tropicales est Aedes aegypti, l’autre vecteur Aedes albopictus, à l’origine cantonné à l’Asie du Sud-Est, est aujourd’hui présent partout dans le monde y compris en régions tempérées. Rapporté pour la première fois en Europe à la fin des années soixante-dix, Aedes albopictus s’est implanté pour la première fois en France en 2004. Quelques cas sporadiques de dengue autochtone y ont été décrits en 2010, 2013 et 2014. En 2015 (juillet-septembre), une épidémie de dengue de plus grande ampleur est survenue dans un quartier de Nîmes (Occitanie). L’enquête épidémiologique réalisée par Santé publique France avait alors permis d’identifier 7 cas autochtones à proximité immédiate d’un même cas index importé et survenue sur une période de 2 mois1. Trois mois après cette épidémie (novembre 2015), qui correspond à la fin de la circulation du vecteur, Santé publique France a réalisé, en collaboration avec le Centre national des Arbovirus et l’Institut Pasteur de Paris, une étude de séroprévalence sur les lieux de cette épidémie de dengue afin de mieux comprendre les déterminants présidant à la transmission locale de la dengue. Les résultats de cette étude ont été publiés dans la revue Eurosurveillance.

3 questions à Tiphanie Succo, direction des régions et Harold Noel, direction des maladies infectieuses

Pouvez-vous décrire la démarche que vous avez adoptée pour cette étude de séroprévalence et en quoi elle est innovante. Pourquoi avoir mobilisé un système d’information géographique (SIG) ?

La thématique et le terrain d’étude nous ont conduits à innover à plusieurs titres. Faute de données de recensement à l’échelle du quartier touché par cette épidémie, nous avons dû estimer la taille de sa population et en reconstituer la structure. Pour ce faire, notre collègue géomaticienne, Perrine de Crouy-Chanel, a projeté les données fournies par l’Insee pour des carreaux de 200 m de côté (« données carroyées à 200 m de l’Insee ») sur les logements identifiés. Nous avons pu ainsi redresser notre estimation de la proportion de personnes infectées pour qu’elle s’applique à l’ensemble de la population du quartier, une approche rarement adoptée pour ce type d’étude en maladies infectieuses.

La contribution de la modélisation mathématique par Birgit Nicolay de l’Institut Pasteur de Paris a été déterminante pour tester si nous étions passés à côté de cas. L’estimation du nombre de cas symptomatiques ou asymptomatiques obtenue grâce à ce modèle correspondait à ce qui a été observé lors de l’enquête épidémiologique.

Enfin, notre étude avait un volet « sciences humaines et sociales » important. Nous avons documenté en détail les connaissances, attitudes et pratiques des habitants du quartier en matière de protection contre les moustiques. Il y a peu de données du genre sur une population qui vient d’être touchée par une émergence de la dengue et pour laquelle cette maladie n’est pas familière. Ce volet fera prochainement l’objet d’une publication spécifique.

Cette étude vous a permis de reconstituer la chaîne de transmission des cas de l’épidémie survenue à Nîmes. Qu’apporte-t-elle sur la connaissance des déterminants de la transmission de la dengue ?

À l’issue de notre étude, seul un cas (sans symptômes) qui n’avait pas été identifié lors de l’enquête épidémiologique initiale a pu être repéré. Nous avons été surpris de ce résultat car nous nous attendions à ce que plus de cas, notamment asymptomatiques, n’aient pas été détectés. En effet, la littérature rapporte classiquement que pour 1 cas de dengue symptomatique, il y aurait 4 cas asymptomatiques. Aussi, en montrant que nous n’avions pas besoin de cas supplémentaires pour reconstruire la chaîne de transmission pour ce foyer, nous avons montré que la surveillance et l’investigation du foyer n’ont vraisemblablement pas manqué de cas expliquant la transmission observée.

Notre étude est sans doute la première à s’intéresser en Europe à la contribution des cas asymptomatiques à la transmission de la dengue. En Europe et en France, compte-tenu de la récente et faible circulation du vecteur, la population est quasi totalement naïve vis-à-vis du virus de la dengue. On peut ainsi expliquer l’absence de cas asymptomatique observé dans cette étude contrairement à ce qui est rapporté en Asie et aux Amériques, où les populations sont partiellement immunes et l’accès aux soins moins facile. L’hypothèse serait ici, que dans ces régions du monde où la dengue a été le plus étudiée, les personnes peu symptomatiques consulteraient et rapporteraient des symptômes moins facilement. Nous avons montré que dans ce foyer la transmission s’est faite essentiellement à l’intérieur des ménages avec dissémination spatiale de proche-en-proche très localisée.

Quels enseignements tirez-vous de cette étude en ce qui concerne le potentiel épidémique de la dengue et des autres arboviroses ? Le système de surveillance et d’alerte actuellement en vigueur en France est-il toujours adapté ? De telles études devraient-elles être renouvelées ?

Nous n’avons pas observé de « véritable flambée » comme cela est rapporté sous d’autres latitudes. Mais il faut rester vigilant au vu de l’augmentation du nombre de voyageurs revenant de zones endémiques, du nombre de moustiques et du changement climatique. On ne peut toutefois pas conclure à un fort potentiel épidémique de la dengue en France métropolitaine sur la base de cette étude.

Les arboviroses sont très diverses, ces résultats sont donc difficilement extrapolables à d’autres comme la fièvre West Nile, le chikungunya ou le zika. Pour le moment, notre système de surveillance semble toujours adapté : il permet d’identifier les premiers cas autochtones assez rapidement et de mettre en œuvre à temps des mesures de lutte-anti-vectorielles. En effet, notre étude a mis en évidence qu’aucun cas n’est survenu hors de la zone de réalisation d’actions de démoustication.

C’est malgré tout un système exigeant qui requiert une bonne coordination entre ses différents acteurs et qui mobilise beaucoup de moyens humains pour l’investigation de terrain [ARS, Santé publique France en région (Cire)…].
Dans l’absolu, il serait intéressant de renouveler ce genre d’étude pour suivre une éventuelle augmentation du potentiel épidémique de la dengue en France métropolitaine. Mais de telles études sont coûteuses. Il faudrait dans l’idéal la réaliser pour un foyer de cas plus nombreux que celui survenu à Nîmes pour étudier les facteurs de risque et les comportements protecteurs vis-à-vis de la dengue sur le terrain.

En savoir plus :

Sur l'épidémie de dengue

  • Succo Tiphanie, Leparc-Goffart Isabelle, Ferré Jean-Baptiste, Roiz David, Broche Béatrice, Maquart Marianne, Noel Harold, Catelinois Olivier, Entezam Farhad, Caire Didier, Jourdain Frédéric, Esteve-Moussion Isabelle, Cochet Amandine, Paupy Christophe, Rousseau Cyril, Paty Marie-Claire, Golliot Franck. Autochthonous dengue outbreak in Nîmes, South of France, July to September 2015. Euro Surveill. 2016;21(21):pii=30240. 

Sur la dengue et le système de surveillance