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Décès attribuables et années de vie ajustées sur l’incapacité, dus à des infections par des bactéries résistantes aux antibiotiques dans l'UE et l'Espace économique européen en 2015 : une analyse de modélisation au niveau populationnel.

Attributable deaths and disability-adjusted life-years caused by infections with antibiotic-resistant bacteria in the EU and the European Economic Area in 2015: a population-level modelling analysis

Quel est l’impact global en santé humaine (disease burden en anglais) de la résistance aux antibiotiques en termes de mortalité, de morbidité et d’années de vie perdues en bonne santé au niveau européen (EU et EEE) ? Répondre à cette question est un défi compte tenu de la diversité des systèmes de surveillance, de la pathogénicité variable d’une bactérie à l’autre et de la complexité de la thématique.
L’article paru ce mois-ci dans la revue The Lancet Infectious Diseases , apporte des éléments de réponse. Il est le fruit d’un travail  collaboratif européen auquel Santé publique France a grandement participé.

3 questions à Mélanie Colomb-Cotinat, direction des maladies infectieuses

Comment abordez-vous la question de l’impact global en santé ? Quels sont les indicateurs utilisés ?

Faire prendre conscience de l’impact en santé publique de la résistance aux antibiotiques est toujours complexe, il est difficile de communiquer facilement à ce sujet. En effet, les systèmes de surveillance ciblent des couples bactéries/antibiotiques spécifiques, et sont même parfois restreints à des types de prélèvements. Difficile de faire comprendre à un public non professionnel ce que représente, par exemple, l’incidence des prélèvements diagnostics positifs à SARM (Staphylococcus aureus résistant à la méthicilline), l’un des couples bactéries/antibiotiques le plus fréquemment rencontré en milieu hospitalier. Il est donc nécessaire  de disposer d’indicateurs complémentaires, permettant  d’aborder le sujet d’une manière globale et plus facilement appréhendables par tout le monde.

C’est l’objet de cette étude européenne, qui avait pour objectif d’estimer un nombre de cas, un nombre de décès et un nombre de DALY (Disability adjusted life years)* attribués aux infections à bactéries multirésistantes en Europe. L’indicateur DALY prend en compte le nombre total d’années perdues à cause d’un décès ou d’une incapacité, ici à la suite d’une infection à bactérie multirésistante. Il a donc l’intérêt de tenir compte de la durée de vie impactée par une maladie avant le décès. L’Organisation mondiale de la santé l’utilise dans d’autres études sur l’impact global des maladies. Il est donc possible de comparer le poids des maladies entre elles, ce qui peut aider à prioriser les actions de prévention.

Sur quelles espèces de bactéries résistantes cette étude s’est-elle focalisée ? Santé publique France participe au réseau européen EARS-net (European Antimicrobial Resistance Surveillance Network) depuis de nombreuses années. Quel est l’intérêt des données collectées via ce réseau pour répondre à la question de l’impact global en santé de la résistance aux antibiotiques ?

Nous nous sommes focalisés sur deux critères pour sélectionner les bactéries multirésistantes à prendre en compte dans l’étude : les bactéries multirésistantes qui occasionnent le plus fréquemment des infections (les Staphylocoques dorés résistant à la méticilline (SARM) ou les entérobactéries résistantes aux céphalosporines de troisième génération (EC3GR), par exemple), ainsi que sur les bactéries hautement résistantes émergentes. Ces dernières suscitent une grande inquiétude, car elles sont résistantes, y compris aux traitements de dernière ligne, c’est-à-dire utilisé après échec de tous les autres traitements. Le risque, si l’on contracte une infection avec une de ces bactéries, est d’aboutir à une impasse thérapeutique.

Les données collectées et remontées à l’ECDC (European Center for Disease Prevention and Control) dans le cadre du réseau EARS-net font l’objet d’un protocole de recueil standardisé pour tous les pays européens. Cela représente donc un très bel exemple de collaboration européenne, qui permet de disposer de données fiables et comparables sur la résistance aux antibiotiques dans de nombreux pays. Ce sont ces données qui ont servi de base aux calculs de l’étude.

Quels messages apportent cette étude à l’échelle de l’Europe en termes de santé publique et de prévention ? Y at-il des tranches d’âge plus spécifiquement affectées ?

Les résultats de cette étude sont très alarmants. Ils confirment une fois de plus le poids très important des infections à bactéries multirésistantes en termes de santé publique. Près de 700 000 infections recensées en 2015 en Europe, et 33 000 décès attribués à ces infections ! L’indicateur DALY offre une comparaison assez frappante : à l’échelle de l’Europe, l’impact des infections à bactéries multirésistantes – près de 900 000 DALYs – équivaut à celui de la grippe, de la tuberculose et du sida cumulés. Les SARM, et les entérobactéries multi-résistantes sont les bactéries qui occasionnent le plus d’infections et de décès : presque 70% des cas et 50% des décès estimés dans cette étude sont dues à ces bactéries.

Une comparaison de ces résultats avec ceux d’une étude précédente [2], basée sur des données de 2007,  montre également que globalement, le nombre d’infections et le nombre de décès dus aux 16 bactéries multirésistantes étudiées ont plus que doublé entre 2007 et 2015, même si pour quelques bactéries, comme le staphylocoque doré résistant à la méticilline, ils diminuent dans beaucoup de pays européens.
Enfin, notre étude montre que les populations les plus touchées sont les personnes de plus de 65 ans et les enfants de moins de 1 an.
Il existe de grande diversité au niveau de l’Europe. En France, comme dans beaucoup d’autres pays européens, l’impact du staphylocoque doré résistant à la méticilline, qui était il y a une dizaine d’années la cause principale d’infections à bactéries multirésistantes, est en très forte diminution grâce notamment aux mesures de prévention mise en place (renforcement de l’hygiène des mains dans les hôpitaux notamment).  En revanche, l’impact des entérobactéries résistantes aux céphalosporines de troisième génération a considérablement augmenté. Ce phénomène est particulièrement inquiétant, car lorsqu’une bactérie devient résistante à cette classe d’antibiotiques, il reste peu d’options thérapeutiques pour traiter le patient. Les antibiotiques utilisés en dernière ligne chez ces patients sont les carbapénèmes. Or on voit déjà apparaître des entérobactéries résistantes aux carbapénèmes (EPC). En France, pour l’instant, on compte peu d’infection à EPC grâce à des mesures de contrôle très contraignantes mises en place dans les hôpitaux pour prévenir leur diffusion. Mais la résistance aux céphalosporines de troisième génération augmentant, il est à craindre que la situation nous échappe. Certains pays européens comme la Grèce ou l’Italie sont dans des situations critiques avec une proportion de résistance aux carbapénèmes très élevée chez les entérobactéries.

Pourtant, les moyens de prévention et de contrôle existent. Deux leviers permettent la lutte contre l’antibiorésistance : le bon usage des antibiotiques, d’une part, et les mesures d’hygiène, d’autre part, avec une vision globale du problème : les bactéries se propagent entre l’environnement, l’animal et l’humain. La prévention repose donc sur des mesures de limitation de l’usage des antibiotiques au strict nécessaire.  La consommation d’antibiotiques en santé humaine ne montre plus de tendance à la baisse en soins de ville depuis 2006. Dans les établissements de santé, la consom­mation d’antibiotiques est restée globalement stable et les antibiotiques à large spectre restent largement utilisés. Au niveau européen, la France reste respectivement au 3e et 8e rang des pays les plus consommateurs d’antibiotiques en Europe en 2016. En santé animale, une nette diminution de la consommation d’antibiotiques a été observée, mais il faut encore confir­mer et accentuer la réduction de la consomma­tion des molécules d’antibiotique d’intérêt critique.

La prévention de la résistance aux antibiotiques repose également sur des mesures d’hygiène appliquées à chacun de ces niveaux : se laver les mains en rentrant chez soi, ou avant de prendre soin d’une personne ou d’un animal et après, ou après s’être mouché, par exemple. Il est important également de respecter les principes d’utilisation des antibiotiques prescrits par le médecin ou le vétérinaire.
Nous sommes tous acteurs de la lutte contre l’antibiorésistance.

En savoir plus

Sur la surveillance de la résistance aux antibiotiques en France : Consommation d’antibiotiques et résistance aux antibiotiques en France : une infection évitée, c’est un antibiotique préservé. Eds. Santé publique France. Novembre 2008.

Le dossier Résistance aux anti-infectieux

Sur le réseau européen EARS-Net de l’ECDC

* DALY ou en français AVCI (Années de vie ajustées sur l’incapacité).

[1] Cassini A, Högberg LD, Plachouras D, Quattrocchi A, Hoxha A, Simonsen GS, Colomb-Cotinat M, Kretzschmar ME, Devleesschauwer B, Cecchini M, Ouakrim DA, Oliveira TC, Struelens MJ, Suetens C, Monnet DL ; Burden of AMR Collaborative Group.
Attributable deaths and disability-adjusted life-years caused by infections with antibiotic-resistant bacteria in the EU and the European Economic Area in 2015: a population-level modelling analysis.

[2] The bacterial challenge: time to react. ECDC/EMEA Joint Technical Report. Eds. ECDC.