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Contexte et perceptions sociales du don de sang chez les donneurs trouvés positifs pour le VIH en France

Context and social perceptions of blood donation in donors found positive for human immunodeficiency virus in France

Chaque année en France, environ 1,7 millions de personnes donnent leur sang. Vingt à trente donneurs découvrent leur séropositivité VIH à cette occasion, au cours du processus de qualification des produits sanguins. Maintenir un niveau de sécurité virale optimale exige de comprendre pourquoi l’étape de sélection des donneurs n’a pas permis de repérer ces donneurs. Emporter l’adhésion des donneurs est un enjeu qui nécessite un travail de pédagogie permettant de faire passer des messages de la sphère scientifique à la sphère publique.
L’étude dont les résultats sont publiés ce mois-ci dans la revue Transfusion apporte des éléments de réponse importants.

Santé publique France, de par sa mission dans la surveillance épidémiologique des donneurs de sang, concourt à l’évaluation de la sélection des donneurs de sang. Cette surveillance permet de suivre la prévalence et l’incidence des infections transmissibles par le sang dans cette population, et d’estimer le risque résiduel de transmission de ces infections par transfusion.

Trois questions à Josiane Pillonel, direction des maladies infectieuses

Quel est le contexte de santé publique qui a motivé cette étude ?

Il est utile de rappeler les modalités qui permettent d’assurer la sécurité transfusionnelle des dons de sang : la sélection des donneurs (auto-questionnaire et entretien pré-don) et les tests biologiques. La sélection permet d’identifier les personnes présentant des facteurs de risques (sexuels, liés au voyage, à l’usage de drogue, actes médicaux) de maladies transmissibles par le sang. Les tests biologiques effectués sur chaque don permettent de détecter les marqueurs d’infections et d’écarter les dons positifs. 
La sélection des donneurs est très importante car elle permet d’identifier des personnes infectées récemment et dont les marqueurs biologiques de l’infection ne sont pas encore détectables par les tests biologiques. On parle alors de « fenêtre silencieuse » entraînant un « risque résiduel » de transmission d’infections pas transfusion.

Chaque année, 20 à 30 donneurs découvrent leur séropositivité VIH à l’occasion d’un don de sang, au cours du processus de qualification des produits sanguins. Or, une majorité de ces donneurs découverts séropositifs pour le VIH ne répondent pas aux critères de sélection et auraient dû être refusés lors de l’entretien médical pré-don.

Notre objectif était alors, par le biais d’une étude qualitative auprès de donneurs de sang dont la séropositivité avait été découverte lors d’un don de sang, de comprendre les raisons de la non-compliance aux critères d’exclusion du don de sang. Les objectifs étaient d’explorer le niveau d’information, les perceptions, les motivations, le contexte du don et les mécanismes de la « non-compliance » chez des donneurs séropositifs pour le VIH lors de la sélection des candidats au don.
Il est important également de préciser que cette étude a été réalisée dans un contexte de révision des critères de sélection des donneurs de sang dont le point le plus controversé était l’ajournement permanent des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH)*. Évaluer la compréhension du critère d’ajournement permanent des HSH était également un objectif important. En effet, d’après les données de la surveillance épidémiologique, malgré l’ajournement permanent des HSH du don de sang jusqu'en juin 2016 en France, près de 40 % des donneurs découvrant leur séropositivité à l’occasion du don de sang étaient des hommes ayant des rapports sexuels avec des HSH**.

Ce travail est le fruit d’une collaboration de Santé publique France avec plusieurs partenaires : l’Établissement français du sang (EFS), le Centre de transfusion sanguine des armées (CTSA), l’Institut national de transfusion sanguine (INTS) et le laboratoire Cermes III (Inserm), avec une composante sociale importante dont la coordination scientifique a été assurée par Marie Jauffret Roustide dans le cadre d’un contrat d’interface Inserm-Santé publique France..

Quelles sont les principaux resultats de cette Étude ?

Trente-deux donneurs de sang dont la séropositivité pour le VIH a été découverte lors d’un don de sang entre mi-2011 et 2014 ont participé à cette étude, réalisée en 2015. Des questions portant sur l'expérience et les motivations pour donner du sang, la compréhension des critères de sélection, la gestion du risque sexuel et les opinions sur la sélection des donneurs étaient posées lors d’entretiens en face à face.

Le résultat le plus marquant a été la forte proportion de participants (plus de la moitié) qui ne respectait pas les critères de sélection des donneurs de sang. Autrement dit, plus de la moitié ne divulguait pas leurs facteurs de risque dans le questionnaire ou lors de l’entretien pré-don. Les raisons évoquées étaient multiples : la stigmatisation, la surveillance du statut VIH, ou encore l'attachement symbolique au don de sang. Plus spécifiquement, lorsque le don de sang est vécu comme un geste symbolique individuel fort, la compliance est perçue comme secondaire. Quant à l'ajournement permanent des HSH qui était alors en vigueur au moment de l’étude, elle est réprouvée par tous les participants.

L’évaluation des comportements sexuels à risque n’est pas toujours bien appréhendée par les donneurs eux-mêmes.
Par ailleurs, ni la logique épidémiologique à l’origine des critères de sélection des donneurs de sang, ni la notion de « fenêtre silencieuse » ne sont bien comprises.

En conclusion, il apparaît que les critères de sélection des donneurs devraient être mieux expliqués et s’appuyer sur des arguments épidémiologiques forts, cohérents et compréhensibles pour emporter l’adhésion des donneurs.

Comment Santé publique France et les pouvoirs publics vont-ils s’approprier les résultats de cette étude ?

Cette étude a été mise en place dans une perspective d’aide à la décision et d’accompagnement des politiques publiques sur un sujet qui a longtemps fait polémique. Certains enseignements de cette étude ont d’ores et déjà été pris en compte.
La définition de nouveaux critères de sélection des donneurs de sang tel que décrits dans l’arrêté du 5 avril 2016 s’est appuyée sur une argumentation épidémiologique plus adaptée à la réalité épidémiologique du risque de transmission d’infections par le sang, avec notamment l’harmonisation des durées d’ajournement en fonction du niveau de risque*.

Le questionnaire pré-don a été revu afin d’être mieux compris par les candidats au don. Tirant les leçons de cette étude, il privilégie un contenu plus pédagogique et plus riche. Enfin, la formation des personnels  chargés de l’entretien pré-don a été renforcée.

Un an et demi après la modification des conditions d’accès au don de sang, Santé publique France en partenariat avec l’EFS et le CTSA, va lancer une étude nationale auprès des donneurs de sang. Il s’agit, cette fois, d’une étude quantitative dont l’objectif principal est d’évaluer la compliance des donneurs aux nouvelles mesures de sélection (notamment celle concernant les HSH) et les facteurs associés à la non-compliance. Les résultats de cette enquête, attendus fin 2018, devraient pouvoir permettre de faire évoluer le critère d’ajournement des HSH, qui est actuellement de un an, tout en assurant une sécurité transfusionnelle maximale.